De la Guerre, une histoire du combat des origines à nos jours, John Lynn

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Fini cet ouvrage qui a fait parler de lui.

L'introduction du livre est consacrée à une réfutation du concept de "modèle occidental de la guerre" proposé par Hanson et repris dans une certaine mesure par Keegan (dans son histoire de la guerre). En passant, le fait que des gens possédant une culture en histoire militaire aient pu prendre au sérieux cette construction pleine de courants d'air dont les impasses prennent la dimension de millénaires et de continents entiers en dit long sur la capacité humaine à prendre ses désirs pour des réalités.

Le premier chapitre aborde d'ailleurs le combat d'hoplites de la Grèce du 5ème siècle, et le second l'art de la guerre dit "oriental" via les classiques stratégiques chinois puis indiens. Heureusement, l'impression pénible de lire un anti-Hanson s'estompe avec les chapitres suivants. On passe à la guerre de cent ans où l'auteur fait une belle présentation de la chevalerie, de ses idéaux et de ses tournois, et de la brutale réalité des chevauchées et des batailles.

L'objet du livre est en effet de mettre le facteur culturel au centre de la guerre, devant les facteurs sociaux et technologiques. Le discours sur la guerre - idéaux, valeurs, traités - confronté à la réalité de la guerre, et la manière dont les deux interagissent, et aussi comment les choses peuvent se passer quand le discours et la réalité divergent trop. Par ce livre, Lynn est d'ailleurs considéré comme le chef de file d'une nouvelle école dont l'excellent Soldats et Fantômes, de Lendon, critiqué récemment ici se réclame.

Dans le chapitre suivant, consacré à la guerre à l'époque des lumières, on touche à la période sur laquelle Lynn est spécialisé. On y parle de l'extrême rareté des batailles, leur caractère géométrique et contrôlé et le caractère stoïque attendu des combattants. A noter que Lynn n'a pas l'air contaminé par l'anti-frenchisme de nombre de ses collègues anglophone. C'est assez rare pour être signalé.

Chaque chapitre de l'ouvrage débute par la dépicition d'une bataille, qui sert à introduire le chapitre et à plonger le lecteur sur le terrain. On a ainsi eu Tanagra, Ji Fu, Crécy et Fontenoy. Le chapitre suivant commence par la bataille de Laswari en 1803 en Inde, où une armée de la Compagnie des Indes incorporant de nombreux cipayes vainc des forces plus nombreuses et à l'armement supérieur. Outre d'aborder un sujet peu connu des francophones, le chapitre explique le succès des cipayes par la manière dont le système militaire de régiments à l'européenne a trouvé un écho dans les traditions culturelles des hautes castes indiennes. Avec le chapitre suivant, introduit par Austerlitz, on aborde les tranformations de l'art de la guerre apportées par la révolution française, autre sujet où l'on sent l'auteur à l'aise. Mais c'est surtout au Romantisme, à l'influence du Romantisme sur les théories militaires, et à l'héritage de Clausewitz que le chapitre est consacré. Au passage, de jolies citations de Clauclau sur le hasard dans la guerre, à ressortir à l'occasion aux gens qui n'aiment pas ça dans les wargames.

Après un passage par la seconde guerre mondiale dans le Pacifique, dont l'auteur explique la caractère impitoyable et l'utilisation de la bombe A par les différences de culture du combat des protagonistes, réfutant (ça devient une habitude) l'explication raciste avancée par des travaux dont je n'ai jamais entendu parler, on passe à un sujet bien plus intéressant pour moi, car quasiment inconnu : l'offensive du Sinaï pendant la guerre israelo-arabe de 1973 (guerre du Kippour). Ismail Ali fait une analyse sans concession des forces et des faiblesses "culturelles" de l'armée égyptienne et conçoit un plan de bataille qui maximise les premières et minimise les secondes (et qui m'a fait penser à l'offensive Broussilov). Le passage suivant est consacré à des réflexions lucides sur la "guerre contre le terrorisme" (le livre a été écrit en 2004), la rhétorique utilisée, la manière dont la guerre est sortie de ce à quoi les militaires étaient préparés à la fin de la campagne conventionnelle contre l'Irak.

Enfin, dans une annexe très légère le "modèle" utilisé dans le livre est exposé. (mais c'est plus des patterns qu'un modèle : cette phrase parlera à certains, j'en suis sûr)

Que retirer de ce livre ? Ce n'est pas une histoire de la guerre comme le laisse entendre le titre choisi pour la traduction (le titre original est assez différent et ronfle moins : Battle, a history of Combat and Culture). Plus une série d'exemples choisis pour illustrer une nouvelle manière d'analyser et de concevoir la guerre, la plupart intéressants, et analysés avec une rare impartialité. Si j'en crois le livre de Lendon, la filière est d'une très grande richesse potentielle. C'est aussi un ouvrage qui contribue à enterrer l'influence toxique des penseurs américains néoconservateurs des années 90 et 2000. L'administration Obama a d'ailleurs abandonné le concept de "guerre contre le terrorisme" la semaine dernière, et on peut espérer qu'elle ira dans le sens de ce qui est préconisé par Lynn.