soldatsfantomes

Il y a longtemps que je n'avais pas lu un livre d'un traite comme ça. Il y a trop longtemps que j'ai délaissé l'antiquité. Ca doit être le manque. Et le bouquin en question. Il est consacré au combat dans l'antiquité, mais exclusivement l'antiquité classique, gréco-romaine, et seulement la guerre terrestre, poliorcétique mais surtout la tactique des batailles rangées.

La première moitié du livre est consacrée aux Grecs, et la seconde aux Romains. Le livre décrit les métamorphoses de l'art de la guerre grec, en s'attardant plus sur certains épisodes : phalange hoplitique exclusive avec les guerres médiques, réintroduction de la cavalerie et des fantassins légers avec la guerre du Péloponnèse, phalange de sarisses avec Philippe et Alexandre, flexibilité et emprunts des successeurs avec Eumène et Antigone (toujours mes préférés, ces deux lascars), et ensuite les métamorphoses de l'armée romaine : légion manipulaire avec Paul Emile à Pydna, professionalisation et cohortes avec César à Gergovie, auxiliarisation avec la guerre des Juifs, retour aux techniques de phalange avec Julien.

Le style est accessible au néophyte, le livre construit presque comme un roman. L'auteur s'amuse même (j'imagine) à ménager du suspense, notamment autour de la bataille de Pydna et de l'affrontement entre phalange macédonienne et légions romaines. Les notes sont discrètement reléguées en fin d'ouvrage et ne gênent pas la lecture parfaitement accessible au profane. Pour autant, l'ouvrage est savant et a priori intéressant pour les spécialistes, et cinquante pages de notes bibliographiques complètent la discussion sur le terrain académique tout en offrant des pistes très utiles de lecture. Un modèle, que ces notes.

L'originalité du livre, c'est son approche culturelle de l'art de la guerre. Sans écarter une explication classique de l'évolution de l'art de la guerre selon une adaptation aux ennemis ou un schéma de progrès technologique, il met l'accent sur une explication culturelle de ces évolutions (et résistances aux évolutions) : mentalité collective, idéaux guerriers, modèles épiques. En choisissant de parler de la guerre du Vietnam en introduction, il indique clairement d'ailleurs que ces facteurs culturels sont toujours présents, bien que différents.

Attention : on n'est pas dans le béyoutage à outrance d'Hanson qui calque de force des convictions politiques contemporaines sur des peuples antiques. Lendon tente une plongée dans la mentalité des Grecs. Lendon part de la caractéristique très conservatrice des sociétés grecques et romaines (mais de manière différente). Concernant les Grecs, il met en évidence l'influence très forte de l'Iliade, et nous présente les Grecs réinventant l'art de la guerre en se référant sans cesse aux modèles présents dans le récit homérique. Concernant les Romains, le discours est basé sur l'opposition et l'équilibre entre virtus - bravoure - et disciplina, discipline, et la constance de ce modèle au travers des mutations profondes qu'elle subit. Au passage, il donne quelques coups de pieds convaincants au lieu commun de la discipline exemplaire des Romains. D'ailleurs, les fans d'une certaine série retrouveront Vorennus et Pullo dans le livre.

Lendon est le premier auteur que je vois proposer une explication à l'existence de la légion manipulaire, ce truc bizarre qui mériterait bien plus que les pyramides d'avoir été inventé par les extra-terrestres. Il offre aussi une explication plutôt satisfaisante aux mutations de la fin de l'empire romain (d'occident). J'ai failli ne pas en parler, parce que je me suis dit que tout ce que je pourrais en dire ne serait qu'une caricature de ce livre très riche et novateur. En tout cas, le "modèle" proposé m'a convaincu (presque partout). Le livre est un "ouvreur" intéressant aussi bien pour le novice que pour qui s'intéresse à la question depuis plus longtemps.

Tiens, du coup je me suis mis en tête de lire le Le Bohec sur l'armée romaine du troisième siècle.