Timothy C. Dowling

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Pour beaucoup, la première guerre mondiale - bien que mondiale - se résume à la guerre des tranchées sur le front ouest. Et pourtant il s'est passé des choses sur le front est, et quelles choses ! L'armée russe, qualifiée avant guerre de rouleau compresseur en raison de ses ressources humaines (avec ses 160 millions d'habitants, la Russie était le plus peuplé des belligérants), mais mal préparée, mal équipée et mal encadrée, faisait face au nord à l'empire allemand et au sud à l'empire austro-hongrois sur un territoire immense.

Là où à l'ouest le front s'est stabilisé très tôt, et où la recherche de la percée a occupé tous les esprits pendant presque 4 ans, le front est s'est révélé beaucoup plus mobile. Des phases de mouvement alternaient avec des phases statiques où les armées étaient retranchées.

En 1914, l'armée russe a attaqué très tôt, contribuant à sauver la France en obligeant l'Allemagne à distraire des unités du front ouest vers le front est avant la bataille de la Marne. Au nord, elle subit des défaites importantes, mais au sud, contre une armée presque aussi mal équipée et encadrée qu'elle, et encore moins motivée, celle de l'Autriche-Hongrie, elle enregistra de vrais succès.

En 1915, l'Allemagne se mit sur la défensive à l'ouest et contre-attaqua à l'est, conjointement avec l'Atutriche-Hongrie, faisant reculer les Russes de plusieurs centaines de kilomètres. Mais la fragilité du front était compensée par l'énorme profondeur du territoire, qui permettait d'encaisser les défaites en reculant pour refaire ses défenses plus en profondeur. D'ailleurs en 1916, l'état-major allemand, convaincu qu'à cause de cette profondeur, la victoire ne pouvait être obtenue à l'est, se retourna à l'ouest et lança la bataille de Verdun.

Avec l'Allemagne occupée à la bataille de Verdun et surtout l'Autriche-Hongrie à l'offensive du Tyrol contre l'Italie, l'année 1916 s'annonce comme une année défensive pour les empires centraux. Pour la première fois, l'armée russe dispose d'une artillerie et surtout de munitions suffisantes, et commence à masser des troupes au nord pour une offensive. Brusilov propose alors de mener une attaque de diversion sur la moitié sud du front, où il est à égalité d'effectifs avec les Autrichiens, afin de les fixer et de les empêcher de renforcer le nord. C'est l'offensive Brusilov.

L'attaque est minutieusement préparée. Des préparatifs ont lieu sur toute la longueur du front, et ce ouvertement, afin de noyer l'ennemi d'information et de possibilités. Les positions ennemies sont reconnues, l'assaut est préparé en creusant des boyaux vers l'avant et des tunnels sous les barbelés russes, afin de réduire la distance à parcourir à découvert. Le bombardement préalable est soigneusement ciblé, interrompu et repris plusieurs fois, afin de tromper l'ennemi sur le moment exact de l'assaut. Comparé à la tactique habituelle russe de la première guerre mondiale consistant à envoyer des masses épaisses d'hommes à l'assaut, ou même à la tactique du tapis de bombe et du feu roulant de la bataille de la Somme, qui débute presque en même temps, Brusilov fait appel à des tactiques très raffinées.

Il sera bien aidé par ses ennemis. Malgré les signes avant-coureurs, les autrichiens ne se préparent pas à recevoir l'assaut. Les réserves, et quasiment toute l'artillerie lourde, sont au Tyrol, pour une offensive contre les Italiens. De plus l'empire austro-hongrois multi ethnique, craque de partout. Les redditions massives ne concerneront d'ailleurs pas seulement les populations slaves de l'empire.

Lancée début juin, l'offensive est un succès, enfonçant le front en plusieurs endroits, pour des avancées finales comprises entre 35 et 90 kilomètres. Les hésitations de l'état-major général russe, renonçant à l'assaut prévu au nord pour finalement renforcer Brusilov, le retour à des tactiques coûteuses d'assauts en masse et des choix stratégiques discutables empêcheront de pousser l'avantage assez rapidement, mais aboutiront à deux conséquences.

La première est l'effondrement militaire de l'Autriche-Hongrie, qui n'a d'autre choix que d'accepter l'ingérence allemande. Désormais, les unités allemandes et autrichiennes seront étroitement mêlées, et le haut commandement sera entièrement allemand (Falkenhayn étant en disgrace, c'est Hindenburg qui prendra le commandement sur le front est). L'Autriche-Hongrie aurait du être vaincue en 1916. Elle a reculé la défaite en sacrifiant son indépendance.

La seconde est l'entrée en guerre de la Roumanie, en septembre, encouragée par les succès russes. Trop tard. Cette entrée en guerre, espérée par les alliés, se transforme en cauchemar stratégique. Elle provoque une attaque de la Bulgarie, aux côtés des puissances centrales. L'armée roumaine, de 600 000 hommes sur le papier, n'est absolument pas préparée. Loin d'envahir la Transylvanie, la Roumanie est en fait conquise en quelques mois par des forces bulgares, allemandes (revenues du front ouest) et autrichiennes. Les puissances centrales peuvent mettre la main sur les ressources en grain et en pétrole de la Roumanie, et sont maintenant reliées territorialement à leur allié ottoman, ce qui leur permettra de durer encore deux ans.

La défaite de la Roumanie va en plus allonger le front que doit tenir une armée russe usée par la poursuite des offensives en été. La puissance russe est en fait brisée et ne s'en remettra pas. D'autant que la sédition révolutionnaire commence. La révolution est pour bientôt.

L'offensive Brusilov marque donc l'apogée militaire de la Russie pendant la première guerre mondiale. Elle met en scène un des meilleurs généraux de la première guerre mondiale. Le front sera calme jusqu'à l'ultime offensive russe de l'été 1917. Et c'est paradoxalement quand elle n'aura plus qu'un seul front à tenir que l'Allemagne sera vaincue.