Terminé le passionnant...

The Bayonets of the Republic, Motivation and Tactics in the Army of Revolutionary France, 1791-94, John A. Lynn

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Ce livre date d'assez longtemps (1984, revu en 1996), et en tout cas d'avant la période "Louis XIV" de John Lynn, et de son essai Battle critiqué ici. Il est donc consacré à l'armée révolutionnaire des débuts, et plus particulièrement à l'armée du nord (les appelations étant changeantes, il s'agit des armées qui faisaient face et ont opéré en Belgique (Pays-Bas autrichiens à l'époque)). Les opérations de ces armées sont d'ailleurs résumées en début de livre pour fixer le contexte de l'ouvrage.

A partir de 1791, l'armée du nord va ainsi recevoir plusieurs vagues successives et de plus en plus importantes de volontaires, et sa taille va être multipliée par beaucoup (5 ou 6 pour l'ensemble des forces nationales ?). Equiper, instruire et incorporer ces recrues dans les armées existantes, elles-mêmes en opération, va se révéler un formidable défi. En se basant sur les analyses statistiques faites à partir des contrôles de l'armée (travaux de Scott), le livre dresse le portrait sociologique des armées à chaque étape des vagues de recrues successives, d'une armée d'ancien régime à une armée de volontaires d'origine essentiellement urbaine (les premiers volontaires étant recrutés parmi les gardes nationales), puis à un retour des ruraux avec la levée en masse, le tout accompagné d'une diminution progressive de l'âge, de l'expérience et de la taille des soldats, pour arriver à une armée représentative de la société civile dans son ensemble.

Le même type d'analyse est faite pour les officiers. Avec le départ en masse de la plupart des officiers fin 91, et la mise en place de règles de promotion des sous-officiers par ancienneté, on assiste à une transformation radicale de ce corps.

La première et plus importante partie du livre s'occupe de la motivation des troupes, sous tous ses aspects. Le soldat est d'abord volontaire, puis conscrit (par tirage au sort). Il se sent soutenu par la nation. La distribution de journaux, les chants, la participation à des clubs, entretiennent la conscience révolutionnaire. La problématique de la discipline et des tribunaux militaires est également abordé. Si le problème du pillage, encouragé par la logistique défaillante, et pouvant être source de problèmes de discipline sur le terrain, est pris au sérieux, la désertion est peu punie. A partir du moment où l'ennemi est repoussé, en 92, et que les opérations ont lieu en Belgique et aux Pays-Bas, beaucoup de volontaires quitteront l'armée, jugeant qu'ils ont accompli leur devoir (un préavis de deux mois suffisant pour partir). Les armées souffriront ainsi énormément du départ de soldats expérimentés lors de l'hiver 92-93.

En revanche, il en va tout autrement pour les officiers. Le pouvoir se méfie d'eux. Lafayette puis Dumouriez tenteront d'ailleurs de faire leur contre-revolution. Ils sont surveillés de près par les représentants de la convention comme par leurs hommes. Beaucoup seront exécutés pour "incompétence". Le contraste est énorme avec les armées de l'ancien régime où le soldat était très mal considéré, et le service comme officier seule source de considération.

La seconde partie est consacrée à la tactique et à l'entrainement. Pendant toute la période, l'armée républicaine luttera pour gagner et conserver un niveau de "professionnalisation" acceptable. En 92, le niveau suffisant permet de remporter des victoires (Jemmapes). Mais les désertions de l'hiver, suivies par l'afflux massif de recrues en 93 réduisent ces efforts à zéro. Une politique intelligente d'incorporation des nouveaux aux unités déjà constituées, d'exercices dans les camps et de l'amalgame entre unités de l'armée régulière et de volontaires (ainsi que l'inaction des coalisés) va permettre de reformer une armée au professionalisme satisfaisant (bien que toujours inférieur à celui de l'adversaire) pour renouer avec la victoire à Fleurus en 94.

Sur la tactique, l'auteur utilise une analyse "statistique", comptant le nombre d'occurences où telle ou telle formation est mentionnée dans toutes les sources disponibles. Il aboutit à un éventail complet de tactiques employées. Si l'attaque à la baïonnette est encensée par l'idéologie, le retour aux piquiers étant même envisagé, la ligne est cependant couramment utilisée, surtout dans les situations défensives. La colonne est abondamment employée, sans se reformer en ligne avant l'impact. Outre la facilité de manoeuvre, la possibilité de supporter les attaques avec l'artillerie du bataillon semble déterminante pour l'utilisation des colonnes. L'infanterie de la république est en effet dotée de nombreuses pièces au niveau du bataillon, qui soutiennent son moral, au mépris des doctrines préconisant une concentration de l'artillerie. Seul le carré semble peu utilisé. Le passage en carré est en effet trop risqué pour ces troupes inexpérimentées face à l'ennemi. On préfère recevoir les charges de cavalerie en ligne. Les tirailleurs sont utilisés dans de très nombreuses occasions, en petit nombre ou en masse, et on expérimente le soutien réciproque des troupes en tirailleurs et en ordre serré.

L'armée de la révolution est une armée de fantassins. L'artillerie, réformée sous l'ancien régime avec le système Gribeauval, utilisera à fond le système de l'artillerie à cheval (pièces légères dont tous les servants sont montés à cheval, ce qui lui donne une très grande mobilité), pour supporter l'infanterie dans toutes les petites opérations de la guerre. La cavalerie est la grande absente de l'armée. Très réduite en nombre, comme en qualité (il faut beaucoup plus de temps pour former un cavalier), encadrée par des officiers trop vieux (le système d'avancement promouvant les plus vieux sous-officiers), mal équipée, et peu considérée idéologiquement, elle souffrira énormément face à la superbe cavalerie coalisée, et jouera un rôle marginal.

En résumé, une analyse superbe et complète sur les 3 premières années de l'armée de la Révolution, où tous les paramètres de la motivation et de la tactique sont étudiés tour à tour. Les défis à relever furent très nombreux, mais loin du mythe, les batailles ne furent pas gagnées par des masses inexpérimentées mais enthousiastes chargeant à la baïonnette, bien qu'il y ait une part de vérité dans cette conception, mais par des armées en mutation, utilisant des tactiques flexibles et pragmatiques en plein développement, rendues possibles par le caractère nouveau des soldats et des officiers, dans la période sans doute où les sociétés civile et militaire se ressembleront et se reconnaitront le plus, et qui n'étaient capables de tenir tête aux armées professionnelles qui leur faisaient face, avec l'aide de la supériorité numérique, que lorsqu'elles atteignaient un niveau d'instruction et d'expérience suffisant.

Ce laboratoire accouchera de la formidable machine militaire du premier empire, mais dont le caractère et la motivation auront changé. Thermidor vient un mois après Fleurus. Et comme l'écrit Lynn. "L'armée loyale de citoyens-soldats qui résista à l'appel de Lafayette et Dumouriez devint une armée de coup d'état en 1797."