06 novembre 2009
Ungernmania 4 : Mandchouli
Décembre 1917. La ville de Manchouli est en proie à l'agitation. Sous l'impulsion du soviet local, les forces de la milice russe sont entrés en mutinerie et ont commencé à juger leurs officiers. En dehors de la ville, l'armée chinoise gouvernementale (en fait les forces de Tchang) s'apprête à intervenir pour les désarmer, comme elle l'a fait à Harbin.
Par un coup d'audace et de bluff plus que de force, et avec l'aide d'une poignée de compagnons, un homme réussit à les désarmer et les renvoie chez eux par le premier train. Il prend le contrôle de la ville. Cet officier, c'est Semenov. Parmi ses compagnons, Ungern Sternberg.
Grigori Mikhalilovitch Semenov (aussi orthographié Semionov, Semionoff, etc.) est né en 1890 en Transbaïkalie, la province russe sibérienne située entre le lac Baïkal et la Madchourie. Son père est un paysan aisé cosaque. Sa mère est une Bouriate. Les Bouriates sont en fait les Mongols de Sibérie, comme eux nomades habitant dans des yourtes. Cette origine de Semenov aura son importance, on le verra quand on abordera le mouvement pan-mongol.

Les Cosaques ont été les artisans de la conquête de la Sibérie entre 1580 et 1640. Ils y sont implantés en communautés, ou armées, dans les différentes provinces. En échange d'une certaine autonomie et de terres, ils doivent un service militaire au Tsar et sont à la fois les forces armées locales et les gendarmes du Tsar. Ils ont une organisation interne et élisent leur ataman. Les communautés cosaques de l'Extrême-Orient sont celles de Transbaïkalie (à laquelle appartient Semenov), de l'Amour (ou pri-Amour) et de l'Oussouri, correspondant aux trois provinces.
En Sibérie, sous les Tsars, les Cosaques sont considérés comme des privilégiés, ce qui nourrit un certain ressentiment de la population (accru par le fait que la Sibérie accueille de nombreux exilés politiques et religieux, souvent ex-bagnards, et que les Cosaques représentent l'autorité du Tsar). A la révolution russe, la plupart des Cosaques sont ainsi poussés "naturellement" du côté des Blancs, d'autant que Lénine abolit leur statut spécial dès les premières semaines de la révolution.
Semenov suit une carrière militaire, comme beaucoup de Cosaques, entrant à l'école des cadets d'Orenbourg en 1908 puis prenant du service comme officier dans le premier régiment de cosaques de Transbaïkalie (des cavaliers donc). Il sert un temps dans la garde du consul à Ourga en Mongolie - passage important dont on reparlera.
Puis la Grande Guerre éclate. Semenov combat pendant toute sa durée, excellant à mener des raids montés et recevant plusieurs décorations. C'est sur le front de Galicie, dans l'armée de Wrangel (futur célèbre général blanc) qu'il se lit d'amitié avec Ungern, autre jeune officier cosaque.
En janvier 1917, il est affecté en Iran, pour couvrir la tentative du général Baratov d'établir une jonction avec les forces britanniques d'Irak. Là dessus éclate la révolution de février (en mars de notre calendrier). L'armée, déjà usée, commence à se désagréger. Une des premières mesures du gouvernement provisoire est de laisser les sodats élire leurs officiers.
On retrouve Semenov à Petrograd (ex Saint-Petersbourg), la capitale de la Russie. Fin juillet, il part pour la Transbaïkalie lever un régiment de cavaliers bouriates et mongoles. Le gouvernement provisoire, rompant avec le passé, a décidé de lever des troupes non russe ethniques et non chrétiennes.

Mais la Sibérie est en pleine effervescence révolutionnaire. L'armée s'est désintégrée et les soldats "politisés" reviennent du front avec leurs armes, mêlés à des agitateurs. Les soviets et les zemstvos, les assemblées locales, surchauffent. Tchita est un foyer d'agitation communiste. Déjà pendant les événements révolutionnaires de 1905, une "République de Tchita" avait été proclamée. Les Bolchéviques commencent à organiser des unités de gardes rouges parmi les travailleurs locaux, mineurs, cheminots et autres, et les vétérans de retour du front. Bientôt, de nombreux "internationalistes" sont incorporés : des étrangers politisés, recrutés surtout parmi les prisonniers de guerre, essentiellement allemands, hongrois et autrichiens. Il y avait en effet des camps de prisonniers dans toute la Sibérie.
Semenov poursuit ses efforts de recrutement - qui ne sont guère couronnés de succès - même après l'affaire Kornilov, et même après la révolution d'octobre (en novembre de notre calendrier), qui laisse à penser qu'il ne le fait plus pour le gouvernement.
Lorsque les gardes rouges commencent à prendre le contrôle des villes de Transbaïkalie. Il se réfugie un temps à Daouria, qui est une ville garnison, mais les maigres régulières désertent peu à peu. Le 18 décembre 1917, Semenov fuit vers Mandchouli.
Après avoir pris le contrôle de la ville, comme on l'a vu, il commence à recruter une armée, enrôlant des Russes réfugiés en transit par le train - notamment des Cosaques de l'Oussouri se dirigeant chez eux, mais surtout des Asiatiques. C'est le début de l'OMO, initiales de Détachement Spécial de Mandchourie (en fait, nommé d'après la ville d'origine : on devrait dire Détachement Spécial de Mandchouli).
Aux premiers jours de 1918, il revient attaquer la Russie avec 600 hommes : 51 officiers, 300 Bouriates, 135 Cosaques et 80 mongols. A l'époque, il n'y a pas d'opposition organisée contre les Rouges. C'est une des toutes premières armées blanches, une poignée d'hommes sans artillerie, sans mitrailleuse.
L'armée va croître progressivement, et il lance plusieurs offensives dans les mois qui suivent. Les Bolchéviques massent une armée face à lui, commandée à partir de février par le Moldave Sergueï Lazo, un individu que l'on reverra. Ce n'est pas encore l'armée rouge.
L'OMO n'accomplit rien à part fixer les forces rouges face à eux. A chaque revers, l'OMO se replie à Manchouli, en Chine, où les Rouges n'osent pas les poursuivre. La situation va changer radicalement à l'arrrivée des Tchécoslovaques et des Interventionistes.
Quelques ouvrages
White terror, Cossack Warlords of the Trans-Siberian, de Jamie Bisher, Routledge
Un pavé (très cher mais très riche) qui est le livre le plus complet que j'ai lu sur le sujet de cette petite série d'articles, centré autour de Semenov. Passionnant.
Il y a un site http://webspace.webring.com/people/wj/jetlag78/index.html
Daouria
Un film soviétique difficile à trouver. Comme je ne l'ai vu qu'en russe, je n'ai compris que les très grandes lignes. Il est consacré à la guerre civile en Transbaïkalie, du point de vue de Cosaques pro-communistes. Il y a quelques scènes de combat, des trains, etc.
Serko, film de Joël Farges de 2006
1889. Un jeune Cosaque part de la province de l'Amour pour rejoindre Saint-Petersbourg, monté sur un petit cheval nommé Serko. Le film est le récit de son voyage, et fait la part belle aux superbes paysages de Sibérie (notamment le Baïkal en hiver) et à l'évocation de trois groupes ehniques : les Cosaques, les Evenks et les Bouriates. Film tout public et sans prétention, mais très joliment poétique.
Ce film est inspiré d'une histoire vraie relatée dans le livre "la Russie à cheval", de Jean-Louis Gouraud, que je n'ai pas lu. Il y a aussi un livre avec les photos du film.
Uniformes
Les Gardes Rouges
Les gardes rouges d'abord surtout des ouvriers. Ils portent donc des vêtements civils ou vaguement militarisés, avec des insignes rouges au chapeau, ou des brassards rouges. On peut imaginer parmi eux l'agitateur à bésicles. Peu à peu, ils sont rejoints par des soldats qui reviennent du front et peuvent encore avoir des pièces de leur équipement militaire (sans les épaulettes).
Sur les brassards l'inscription "Krasnaya Gvardiya", Garde Rouge. En cyrillique pour les courageux : Красная Гвардия
Les internationalistes
Difficile de savoir. Les prisonniers de guerre étaient probablement dans leur tenue militaire d'origine (c'est plus rigolo pour le figuriniste), mais vraissemblablement sans les casques. On peut imaginer aussi qu'ils soient en civil, voire en vêtements militaires russes, ou en mélange de civil, et de vêtements militaires d'origine et russe, mais toujours avec des brassards rouges. (Tout ça est de la pure spéculation).
Bref il y a de quoi faire de jolies unités disparates, loin de l'image d'Epinal du Bolchévique en capuchon pointu.
Les Cosaques

Les Cosaques d'Extrême Orient sont de la branche des Cosaques des steppes. Attention à ne pas prendre des figurines de Cosaques du Caucase, qui sont plus typées.
Tous les cosaques d'Extrême-Orient ont le pantalon bleu avec une bande jaune. La couleur (bordure) des épaulettes varie : jaune pour le Transbaïkal, mélange de jaune et de vert pour l'Amour et l'Oussouri.
Il s'agit de l'uniforme de l'armée tsariste, qui pourra varier ensuite en fonction des forces locales.
Commentaires
De l'uniformologie dans un article du psilète !?!
Siaba! Sooooors de ce corps!!!
Tu as raison. Et j'ai du enfermer Paulot l'empaleur dans une boite avant de pouvoir publier ça...
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