Désolé pour le titre. Il faudra aller jusqu'au bout de ce livre pour comprendre.

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Gagner la Guerre, de Jean-Philippe Jaworski

J'ai déjà parlé de Janua Vera sur ce même blog. Gagner la Guerre reprend le personnage central d'une des nouvelles de Janua Vera : Benvenuto Genufal le spadassin, et en fait le narrateur de ce pavé. Il est donc utile mais pas indispensable d'avoir lu Janua Vera auparavant, d'autant que de nombreux personnages des nouvelles de Janua Vera font des apparitions parfois subtiles dans le roman.

On est donc dans la suite de Mauvaise Donne, à Ciudalia, une cité ouvertement calquée sur l'Italie du quatrocento : Venise, Florence ou Gênes, en guerre contre les Ressiniens qui sont des Ottomans à peine voilés. Ces modèles historiques donnent une grande profondeur à l'univers, qui est épicé par des touches assez modestes de fantasy : elfes, nains (on devine même des hobbits ou similaire : on devine beaucoup de choses dans ce roman - et on devine qu'il y a plein de choses qu'on pourrait deviner), mais surtout de la magie, pratiquée par des sorciers passablement effrayants.

Le roman fait un peu l'effet d'une très longue nouvelle. Pas une grande construction avec des arches majestueuses et de grands effets préparés sur des centaines de pages, mais une sorte de chronique de six mois la vie du héros, assez déroutante, avec une fin aussi abrupte que le début, et qui ne résout finalement rien. L'enfoiré !

Malgré cela je suis resté scotché jusqu'au bout. Le narrateur, ancien lansquenet, assassin, spadassin, à présent maître espion, est un personnage très noir et pourtant étonamment attachant. Le récit est de toutes façons profondément immoral. La galerie de seconds rôles - patriciens, ruffians, jeunes nobles, assassins, sorciers - est haute en couleur. La description des intrigues de Ciudalia - machiavéliques forcément - qui donnent tout le ressort du récit est captivante. On bouge beaucoup, on voyage, on assiste à des batailles, des coups de mains, des duels et des évasions spectaculaires, mais le récit fait la part belle aux descriptions d'un monde épais et vivant.

Janua Vera m'avait fait l'effet d'une palette de styles. Dans Gagner la Guerre, c'est une seule couleur de cette palette qui est utilisée, ou plutôt une voix, celle de Benvenuto Gesufal, toujours reconaissable et jamais lassante tout au long des 700 pages de ce livre, ce qui présage bien des ressources restant à l'écrivain !

"Dans le milieu de la grande truanderie, Rosso Dagarella était ce qu'on appelle un lézard. Le lézard est un expert de la poudre aux yeux, de l'infiltration, de l'imposture. C'est un spécialiste de la mue, un champion de l'incognito, un virtuose du ni vu ni connu. Qu'on n'aille pas imaginer je ne sais quel cabotin qui aime se déguiser comme un pitre de carnaval : le lézard serait plutôt tout le contraire. Ce jour-là, Rosso Dagarella portait un vêtement assez commun, mais de bonne coupe, qui aurait pu habiller un bourgeois modeste ou un maître artisan. Tout son art tenait dans son sens du mimétisme : un lézard ne se cache pas, ne se masque pas, ne se livre pas à un stupide jeu d'acteur. Il sait juste adopter avec naturel les attitudes et les comportements de l'humanité ordinaire ; il se contente d'emprunter tous les gestes, tous les accents, toutes les allures, sans jamais appuyer ou surjouer. Il adhère simplement à la normalité des pigeons qu'il veut plumer et des limiers qu'il veut semer. La meilleure planque d'un lézard, c'est la cohue des marchés, c'est la ferveur des processions, c'est le tourbillon frôleur des bals. Il est toujours juste là où on ne le cherche pas, un peu à côté, presque sous vos yeux. Qu'il ait un cave à lessiver ou un ennemi à éviter, il le colle généralement de si près qu'il demeure inaperçu. Il rôde aux lisières de son entourage : dans la domesticité des amis du client, dans les buveurs qui trinquent avec ses hommes de main, dans les messagers qui portent son courrier. Il s'expose avec une insolence si tranquille qu'il reste toujours couvert."

Bref un roman captivant, à lire, très très au-dessus de la nanarderie vers laquelle la fantasy a naturellement tendance à tendre.